La chienne {Olivier MASSE}

Je suis une chienne. C’est sûr. Ils me l’ont assez dit.

Infidèle j’ai été, puis enlevée. Depuis les combats ne cessent pour me ramener.

Je suis arrivée par la mer, sur un navire. Je viens de là-bas, d’en face.. de l’autre camp.

Depuis je suis recluse dans une chambre en haut de cette muraille de pierre et je passe mes journées à dormir, tisser et à regarder par la fenêtre.

Je peux aussi aller sur ma terrasse, elle surplombe la ville jusqu’au camp d’en face.. J’y observe les oiseaux, récite l’emplacement des arbres, essaie de me souvenir.. et surtout j’assiste à cette guerre interminable dont je suis la cause, où tous ces chiens se battent et se saignent dans la poussière, au nom de la vengeance.

Aussi parfois je rêve que je vole sur la plaine et que je suis libre.

Je ne parle à personne, je sombre dans la folie.

Je suis seule alors que nous vivons à plusieurs dans cette même maison où chacun y à ses quartiers, je suis chienne pestiférée..

Belles sœurs, beaux-frères, belle mère.. Tout le monde me hais, les autres femmes me jalousent et me craignent, je le sais, je vole leurs maris..

J’étouffe sous la médisance de mon entourage : elles autres m’épient, me salissent, m’évitent.

Je suis terreur et ténèbres partout où je vais, ici encore plus..

Les seuls à m’approcher sont mes nièces, naïves, douces et jeunes, ainsi que mon beau-père, avec qui je converse en secret. Il veut tout apprendre d’en face, de ma famille, de mon passé.. peut être un jour je lui dirais.

Mais pas maintenant..

J’oubliais, mon nouveau mari, bel homme, sauvage, il vient souvent me voir, se lave, me fait l’amour, me traite de folle et repart au combat, blâmant également mon amour pour le camp d’en face.. m’emprisonnant toujours un peu plus dans ces murs de pierres.

Je ne devrais pas me plaindre, je suis puissante, riche et belle, je le sais aussi. Je suis à l’abri, isolée au milieu de toutes ces richesses, parée de robes drapées et de bracelets d’ivoire, de colliers d’or.. Et puis je suis dans leur camp maintenant.

Mais qu’est-ce que cette vie au prix de ma liberté ?

J’aimerais laisser une trace de mon passage, de ma vie, de ce qu’ils m’ont fait.

J’ai cette part de magie en moi, celle de pouvoir écrire et transmettre, je ne remercierai jamais assez mon oncle de m’avoir permis cet art.. Celui de communiquer à travers temps.

Puis, un jour, un combat de trop, le chef de la meute d’en face est tué.. J’ai le goût de sang dans bouche mais je n’en fais rien.. Je suis la chienne qui répand le mal et la mort, je voudrais mourir aussi. Moi, femme au double amour, je suis toujours au milieu, entre terre et mer, sombre et poétique..

Aujourd’hui j’échafaude une ruse, un animal de bois comme offrande à la déesse..

Demain, il y aura de nouveaux combats, du sang et la mort, mais j’aurais rendu une liberté.

En attendant, je trace des signes sur ma tablette…

Édition Aethalidès Collection Freaks – Parution Février 2021 – 222 pages – 18€

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